Qu’est-ce que le bien-être animal ? Lire un système social à travers l’état des animaux

Ces dernières années, la mention « élevage au sol » ou « plein air » s’est banalisée au rayon des œufs. Les rapports de durabilité comportent désormais souvent une rubrique bien-être animal, et le terme apparaît même dans des travaux d’étudiants sur les ODD. Pourtant, ce qu’il désigne précisément n’est pas aussi évident que sa visibilité grandissante pourrait le laisser croire.

On pourrait le résumer par « traiter les animaux avec bienveillance », mais ce raccourci efface la distinction avec la notion plus ancienne de protection animale, centrée sur l’affection et le devoir moral humains. Il laisse aussi sans réponse la question de savoir pourquoi ce terme revient dans des discussions sur le changement climatique ou les maladies infectieuses, des sujets qui, à première vue, n’ont rien à voir avec les animaux.

Cet article revient sur la définition du bien-être animal, cherche à comprendre pourquoi il s’est retrouvé mêlé aux débats sur la durabilité, examine où en sont le Japon et l’Union européenne, puis réfléchit à la façon dont les consommateurs pourraient s’approprier ce concept. Il ne s’agit pas de se précipiter vers une conclusion, mais d’offrir des éléments pour que chacun se forge son propre avis.

Ce qui le distingue de la protection animale

L’Organisation mondiale de la santé animale (OMSA, WOAH en anglais) définit le bien-être animal comme « l’état physique et mental d’un animal en relation avec les conditions dans lesquelles il vit et meurt ». Ce qui frappe dans cette définition, c’est que l’objet de l’évaluation est l’état de l’animal lui-même, et non le sentiment ou la conviction éthique humaine.

Ce principe se concrétise dans les Cinq Libertés. Leur point de départ est le rapport Brambell, publié au Royaume-Uni en 1965, ensuite affiné dans sa formulation actuelle par le Farm Animal Welfare Council (FAWC) britannique. L’OMSA présente aujourd’hui ces cinq points comme un principe directeur de ses normes internationales :

  • Ne pas souffrir de faim, de malnutrition ou de soif
  • Ne pas éprouver de peur ni de détresse
  • Ne pas subir de stress thermique ni d’inconfort physique
  • Ne pas souffrir de douleur, de blessure ou de maladie
  • Pouvoir exprimer un comportement normal

La notion plus ancienne de protection animale place au centre l’affection humaine, ce sentiment de devoir protéger des êtres perçus comme vulnérables. C’est, au fond, un jugement de valeur centré sur l’humain.

Le bien-être animal fonctionne autrement. Il évalue, sur des bases scientifiques et objectives, l’état des animaux intégrés aux systèmes de production humains, le bétail en particulier, plutôt que de se demander si l’on éprouve de la pitié pour eux. Ce qui compte, c’est l’état réel de l’animal aujourd’hui, et la manière dont cet état peut être amélioré. Vu ainsi, on comprend mieux pourquoi le bien-être animal est généralement discuté comme une question de système plutôt que d’émotion.

Pourquoi ce concept croise la durabilité

Si le bien-être animal revient dans les discussions sur le climat et la santé publique, c’est en raison d’un cadre précis : l’approche Une seule santé (One Health). L’Organisation mondiale de la santé (OMS) la définit comme une approche intégrant la santé des populations humaines, des animaux et des écosystèmes. L’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) partage cette vision : cette approche intégrée serait indispensable à la prévention des maladies et à la construction d’un système alimentaire durable.

Vu sous cet angle, l’état d’un animal cesse d’être une seule question éthique isolée. Il se rattache au risque de maladies infectieuses, à la sécurité alimentaire et à la durabilité de l’ensemble des systèmes de production. Des conditions d’élevage surpeuplées accroissent les risques de stress et de maladie, des risques qui peuvent ensuite se répercuter sur la santé publique et la stabilité de l’approvisionnement alimentaire.

Une réflexion personnelle, à ce stade. Le bien-être animal ne semble pas fonctionner uniquement comme une question à sens unique, celle de savoir comment l’humain devrait traiter l’animal. Il paraît aussi permettre de repenser la place de l’humain au sein d’un écosystème. S’éloigner de l’idée d’un humain au sommet, pour envisager animaux, humains et environnement comme des systèmes interdépendants, rejoint un thème auquel l’éco-philosophie revient sans cesse.

Où en sont le Japon et l’Union européenne

Au Japon, le ministère de l’Agriculture, des Forêts et de la Pêche (MAFF) a publié le 26 juillet 2023 des lignes directrices techniques sur la conduite d’élevage par espèce, couvrant les vaches laitières, les bovins à viande, les porcs, les poules pondeuses, les poulets de chair et les chevaux, en s’appuyant sur les normes internationales de l’OMSA. Il s’agit cependant de recommandations administratives, non de règlements assortis de sanctions. Leur vocation est d’encourager une amélioration volontaire de la part des producteurs.

L’Union européenne a pris une autre voie. Elle a interdit les cages en batterie conventionnelles pour les poules pondeuses à compter du 1er janvier 2012, en vertu de la directive 1999/74/CE. Il ne s’agit toutefois pas d’une interdiction de l’élevage en cage dans son ensemble. Les cages aménagées, équipées de perchoirs, de nids et de zones de grattage, demeurent un système légalement autorisé. Des normes précises encadrent la densité d’élevage et les équipements, et leur non-respect entraîne des conséquences juridiques, un cran plus contraignant que les orientations japonaises. Là où le Japon mise sur une amélioration volontaire guidée par des recommandations, l’Union européenne s’appuie sur des directives contraignantes : une différence de conception institutionnelle qui mérite d’être soulignée en tant que telle.

Des dispositifs de certification tierce partie existent aussi au Japon. L’Association pour le bien-être animal en élevage (AWFA) en est un exemple, de même que l’Organisation japonaise de certification du bien-être animal (JAWCO). Cette dernière indique, sur son propre site, envisager de développer une norme équivalente à la spécification internationale ISO/TS 34700, un objectif affiché qui ne constitue pas, à ce jour, une reconnaissance internationale effective. La préfecture de Yamanashi a par ailleurs créé en 2022 son propre système de certification, une première parmi les préfectures japonaises.

À l’international, des labels comme RSPCA Assured au Royaume-Uni (lancé en 1994 sous le nom de Freedom Food, rebaptisé en 2015), Certified Humane ou Global Animal Partnership (GAP) aux États-Unis évaluent chacun les exploitations selon leurs propres référentiels d’audit. Un label de certification atteste toutefois d’une conformité à une norme donnée, non d’une garantie absolue. RSPCA Assured, par exemple, a fait l’objet en 2024 d’une série de signalements et de critiques de la part d’organisations de protection animale, portant sur le traitement des animaux dans des exploitations certifiées. L’existence d’un dispositif de certification et son fonctionnement réel sur le terrain sont, semble-t-il, deux questions à distinguer.

Le regard du consommateur : la question du choix

Les produits issus d’élevages à normes de bien-être plus élevées coûtent généralement plus cher. Selon une estimation du professeur associé Yoshiharu Shimizuike de l’université d’Hokkaido, réalisée à la demande de l’Association japonaise des techniques d’élevage, le coût de production des œufs à la ferme varie selon le système d’élevage : en prenant la cage en batterie comme référence, la cage aménagée coûte environ 1,2 fois plus cher, le système de volière à plusieurs niveaux environ 1,7 fois plus cher, et l’élevage au sol environ 2,4 fois plus cher. Rapportée au prix de détail d’un paquet de dix œufs, cette estimation donne environ 247 yens pour des œufs de cage en batterie contre 485 yens pour des œufs d’élevage au sol, soit presque le double.

Ce que cette recherche met en avant, ce n’est pas seulement l’écart de prix, mais la question de savoir comment ce surcoût devrait être réparti, non pas laissé aux seuls producteurs, mais partagé entre producteurs, consommateurs et pouvoirs publics. Les chercheurs eux-mêmes notent qu’à l’heure actuelle, la compréhension de ce surcoût par les consommateurs n’est pas encore suffisante pour rendre réaliste une réglementation à l’européenne.

Une dernière réflexion, ici. Un prix plus élevé ne semble pas appeler une seule réponse, celle de renoncer au produit. Une autre voie existe peut-être : reconsidérer la quantité que l’on consomme en premier lieu. À budget égal, acheter moins souvent, acheter en plus petite quantité, prêter attention à ce qui se cache derrière chaque produit. L’idée rejoint, à sa façon, la notion japonaise ancienne de mottainai, cette aversion au gaspillage, tout comme une certaine sensibilité française qui privilégie le choix de la qualité comme moyen de limiter la quantité.

Aborder le bien-être animal par le seul prisme du choix individuel de produits, sans jamais interroger le postulat même de la production et de la consommation de masse, revient à buter sur l’obstacle du prix. Introduire une autre question, celle de la quantité que nous consommons en premier lieu, permettrait peut-être d’envisager le sujet sur un axe différent de la simple opposition entre cher et bon marché.


Le bien-être animal interroge la façon dont nous traitons les animaux, et ce faisant, nous ramène à une question plus vaste : comment nous mangeons, et comment nous consommons. Et vous, comment envisagez-vous cette question ?

Mariko
Mariko

Mariko Kobayashi est une autrice éco-responsable basée au Japon et fondatrice d'Eco Philosophie Japon. Engagée dans un mode de vie durable depuis 2018, elle est titulaire d'un Master en philosophie analytique et philosophie du langage de l'Université Paris IV Sorbonne — une formation qu'elle mobilise aussi bien pour l'évaluation des produits que pour les questions philosophiques qui sous-tendent la durabilité. Ses articles sont publiés en japonais, en anglais, et en français.