« Mais si l’économie cesse de croître, on va en souffrir, non ? »
C’est une question légitime. Pourtant, une autre réflexion émerge dans le monde entier — une réflexion qui remet en question l’idée selon laquelle l’expansion économique infinie équivaut à une vie meilleure.
La décroissance ne consiste pas à plonger l’économie dans la récession. Elle pose une question plus fondamentale : à quoi ressemble réellement la prospérité ?
Ce guide explique ce qu’est la décroissance, pourquoi elle attire l’attention, et comment elle se rapporte à notre manière de vivre.
Ce qu’est vraiment la décroissance
La décroissance désigne l’idée de réduire délibérément et équitablement l’activité économique pour créer une société plus durable et plus juste.
L’objectif n’est pas simplement de faire baisser le PIB. Il s’agit de réduire démocratiquement la production et la consommation — un processus planifié, pas un effondrement. La décroissance vise à transformer le fonctionnement de l’économie, guidé par des décisions collectives plutôt que par les seules forces du marché.
Le terme est apparu en 1972, lorsque le philosophe français André Gorz a introduit le concept de « décroissance ». Des penseurs comme Serge Latouche l’ont ensuite développé, et aujourd’hui il fait l’objet de débats actifs parmi les chercheurs en Espagne, en France, en Italie et ailleurs.
Décroissance et récession : des réalités opposées
La contraction économique lors d’une récession est chaotique et destructrice. Les entreprises font faillite, le chômage explose, les vies sont déstabilisées — tout cela parce qu’un système qui dépend de la croissance cesse de croître.
La décroissance, au contraire, est une transition planifiée et démocratique vers un système qui ne dépend pas de la croissance. Les chercheurs la décrivent comme « concevoir un ralentissement » plutôt que subir un désastre.
Pourquoi la décroissance émerge maintenant
Les limites d’une planète finie
La Terre a des frontières. Les ressources sont limitées, et les écosystèmes ne peuvent se régénérer qu’à un certain rythme.
Il existe un large consensus scientifique : une croissance économique infinie est impossible sur une planète aux ressources finies. Le changement climatique, l’épuisement des ressources et la perte de biodiversité signalent que l’humanité a déjà franchi des limites planétaires critiques.
La crise de 2008 et le plateau du bonheur
La crise financière de 2008 a révélé la fragilité des systèmes dépendants de la croissance. Elle a poussé les chercheurs à explorer des modèles économiques alternatifs qui ne reposent pas sur l’expansion perpétuelle.
Tout aussi révélateur est ce qui est arrivé au bien-être dans les pays riches. Aux États-Unis, le pourcentage de personnes déclarant être « très heureuses » n’a pratiquement pas changé depuis 1972 — malgré des décennies de croissance économique.
Plus de revenus ne signifie pas nécessairement plus de bonheur. Cette hypothèse devient de plus en plus difficile à défendre.
La philosophie au cœur de la décroissance
Vivre mieux, pas avoir moins
La décroissance ne consiste pas à se priver. Elle consiste à réorienter ce que nous valorisons.
L’objectif est de réduire la consommation matérielle tout en développant ce qui compte vraiment : la communauté, les relations, le temps libre et le travail de soin. Il s’agit d’améliorer la qualité de vie, pas de la diminuer.
Les 8 R de Serge Latouche
Serge Latouche a défini huit principes pour mettre en pratique la décroissance :
Réévaluer : Questionner ce qui compte vraiment
Reconceptualiser : Redéfinir ce que signifie la prospérité
Restructurer : Repenser les systèmes sociaux et économiques
Redistribuer : Partager les richesses plus équitablement
Relocaliser : Renforcer les économies locales
Réduire : Diminuer la production et la consommation inutiles
Réutiliser : Prolonger la durée de vie des produits
Recycler : Boucler les cycles des matériaux
Ces principes fonctionnent ensemble pour faire passer la société d’une priorité donnée à la production économique à une priorité donnée au bien-être.
Valeur d’échange contre valeur d’usage
La croissance économique traditionnelle se concentre sur la valeur d’échange — le prix auquel une chose peut être vendue. Le capitalisme récompense la génération de profit et le réinvestissement pour une expansion toujours plus grande.
La décroissance met l’accent sur la valeur d’usage : est-ce qu’une chose répond aux besoins humains et améliore la vie ? Cette distinction peut sembler subtile, mais elle change fondamentalement la façon dont la société s’organise.
Réduction planifiée des ressources
La décroissance propose de réduire systématiquement l’utilisation d’énergie et de matériaux dans les pays à revenu élevé tout en maintenant le bien-être. Il ne s’agit pas simplement d’améliorer l’efficacité — il s’agit de reconcevoir des systèmes entiers pour fonctionner dans les limites écologiques.
Source : Degrowth – Taking Stock and Reviewing an Emerging Academic Paradigm, Ecological Economics, Vol. 137 (Elsevier/ScienceDirect)
Ce que la décroissance n’est pas
Croissance verte
La croissance verte promeut l’idée que l’innovation technologique peut résoudre les problèmes environnementaux pendant que l’économie continue de croître. L’espoir est que le PIB peut augmenter tandis que les émissions de carbone, l’utilisation des matériaux et la perte de biodiversité diminuent tous.
Les partisans de la décroissance affirment que ce « découplage absolu » n’est pas réaliste. Les gains d’efficacité sous le capitalisme stimulent généralement davantage de croissance par des effets rebond — l’utilisation totale des ressources finit par augmenter, au lieu de diminuer.
Les scientifiques ont trouvé peu de preuves empiriques de la croissance verte à l’échelle mondiale. Le découplage absolu du PIB de l’utilisation des matériaux semble inatteignable au niveau mondial.
Économie circulaire
L’économie circulaire se concentre sur le recyclage et l’efficacité des ressources. C’est précieux, mais les défenseurs de la décroissance affirment que c’est insuffisant en soi.
Les transformations d’énergie et de matériaux impliquent toujours une certaine perte — un recyclage à 100 % est physiquement impossible. Les taux de recyclage mondiaux sont en fait en baisse, non pas parce que les systèmes de recyclage échouent, mais parce que la croissance de la demande dépasse les gains du recyclage.
Simplicité volontaire
La simplicité volontaire et la décroissance partagent l’idée de minimiser les possessions matérielles pour bien vivre.
La différence est l’échelle. La simplicité volontaire se concentre principalement sur les choix de vie individuels. La décroissance est un mouvement social plus large qui inclut des initiatives de terrain mais exige aussi des changements structurels : réduction du temps de travail, redistribution des richesses et retrait des services essentiels de l’économie de marché.
Développement durable et ODD
La décroissance adopte une position critique envers le « développement durable » conventionnel et les Objectifs de développement durable des Nations Unies.
La principale tension concerne l’ODD 8, qui promeut la croissance économique. Du point de vue de la décroissance, cet objectif contredit les objectifs environnementaux et mine l’efficacité du cadre.
Serge Latouche a qualifié le « développement durable » d’oxymore — l’idée que la croissance peut se poursuivre indéfiniment tout en restant durable est une contradiction interne.
La décroissance s’aligne davantage sur la pensée du « post-développement », qui remet en question les modèles de développement occidentaux et explore diverses formes de prospérité.
Sources : Degrowth: A Vocabulary for a New Era (Routledge) ; Farewell to Growth (Polity Press)
Avantages possibles et défis réels
Ce que la décroissance pourrait apporter
La décroissance pourrait entraîner plusieurs changements positifs :
Sur le plan environnemental : stabilisation du climat, conservation des ressources, rétablissement de la biodiversité.
Sur le plan du bien-être personnel : la recherche suggère que la réduction du temps de travail crée un « triple dividende » — réduction du chômage, amélioration de la qualité de vie et diminution de l’impact environnemental. Plus de temps libre permet également une plus grande participation démocratique.
Sur le plan de l’équité sociale : redistribution des richesses et reconnaissance appropriée du travail de soin.
Les risques à considérer
La décroissance fait aussi face à des défis importants :
Perturbation économique : dans un système dépendant de la croissance, l’absence de croissance provoque un désastre. Un changement brutal pourrait déclencher un chaos semblable à une récession.
Pression géopolitique : la compétition internationale et les tensions politiques pourraient compliquer les efforts de transition.
Gouvernance démocratique : la transition doit être démocratique et planifiée. Sans cela, il y a un risque de basculer dans l’éco-autoritarisme ou la dictature environnementale.
C’est pourquoi le leadership démocratique est constamment souligné dans la littérature sur la décroissance.
Source : Degrowth (The Economy: Key Ideas) (Agenda Publishing/Columbia University Press)
Questions fréquentes
La décroissance ne va-t-elle pas nous appauvrir ?
La décroissance ne vise pas la pauvreté. Elle poursuit « l’abondance frugale » — rediriger les ressources vers des valeurs intrinsèques comme la communauté, les relations et le soin tout en améliorant la qualité de vie.
Le capitalisme crée une rareté artificielle en privatisant le logement, l’éducation et les biens publics, forçant les gens dans des cycles constants de travail et de consommation.
La décroissance envisage de redistribuer les richesses et d’élargir les communs afin que les gens puissent bien vivre avec moins de revenus monétaires tout en profitant d’un temps et de relations plus riches.
Qu’en est-il des emplois ?
Dans le système actuel, l’absence de croissance signifie une hausse du chômage. La décroissance résout ce problème par le partage du travail.
Au lieu d’augmenter la production lorsque la productivité augmente, la société pourrait réduire les heures de travail et partager les emplois plus largement. Cela maintient l’emploi tout en prévenant le chômage.
De plus, les sociétés de décroissance valoriseraient le travail centré sur l’humain — le soin, l’éducation, les arts — ce qui pourrait améliorer la qualité des emplois dans l’ensemble.
Est-ce réaliste ?
La décroissance est parfois appelée une « utopie concrète » — un idéal ancré dans la réalité.
La modélisation économique de Peter Victor a montré que le Canada pourrait atteindre une croissance du PIB proche de zéro tout en réduisant considérablement le chômage et la pauvreté grâce à la réduction du temps de travail et à des politiques de redistribution.
Certains soutiennent que croire en une croissance infinie sur une planète finie est ce qui est vraiment irréaliste. L’activiste climatique Greta Thunberg a critiqué les élites pour avoir promu des « contes de fées de croissance économique infinie » pendant que la destruction environnementale s’accélère.
La décroissance est-elle viable dans certains pays spécifiques ?
Certains pays pourraient être mieux positionnés pour la décroissance que d’autres.
Déclin démographique : les perspectives de décroissance considèrent la stabilisation et le déclin de la population — qui se produisent au Japon, en Allemagne et en Italie — comme bénéfiques plutôt que problématiques.
Flexibilité de l’emploi : l’augmentation du chômage lorsque la croissance ralentit varie selon les pays. Le Japon et l’Autriche montrent une très faible sensibilité (0,15 %), comparée à l’Espagne (0,85 %), ce qui suggère que les politiques peuvent protéger l’emploi sans croissance.
Le paradoxe du bonheur : au Japon, la satisfaction de vie est restée essentiellement stable pendant des décennies malgré une croissance substantielle des revenus. Cela suggère que la croissance ne contribue peut-être plus de manière significative au bien-être.
Sources : Prosperity Without Growth: Economics for a Finite Planet (Routledge) ; Less Is More: How Degrowth Will Save the World (William Heinemann)
Des gestes concrets vers la décroissance
Réduire sa consommation de manière réfléchie
De petits changements individuels peuvent faire une différence :
- Acheter des articles de qualité conçus pour durer, pas des produits tendance
- Réparer au lieu de remplacer
- Choisir des options d’occasion et vintage
- Partager ou emprunter au lieu de tout posséder
Des activités en dehors du marché
Trouver la richesse en dehors de l’économie monétaire :
- Utiliser les communs comme les bibliothèques et les parcs publics
- Participer à des événements communautaires et des initiatives de quartier
- Échanger des biens et des compétences sans argent
- Explorer les monnaies locales ou les banques de temps
Privilégier le temps et les liens
La recherche en psychologie montre que les personnes qui pratiquent la simplicité volontaire rapportent une satisfaction de vie plus élevée que celles immergées dans le consumérisme.
Passer du temps sur les relations, les loisirs, l’apprentissage et l’engagement communautaire — plutôt que sur la consommation matérielle — peut véritablement améliorer la qualité de vie.
Article Annexe: Vie minimaliste : avantages et inconvénients d’une démarche qui transforme le quotidien
Une vision sociale et un choix personnel
Vous pensez peut-être : « Est-ce que les choix individuels peuvent vraiment changer quelque chose ? »
Vous avez raison de vous interroger. Les chercheurs reconnaissent que les mouvements de vie simple sans engagement politique ne peuvent pas transformer les structures sociales seuls. Les choix personnels et la réforme institutionnelle à l’échelle macro sont tous deux nécessaires.
Mais les décisions individuelles comptent quand même. Lorsque nous reconsidérons ce dont nous avons réellement besoin et que nous passons de la valorisation des possessions à la valorisation du temps et des relations, nous faisons le premier pas vers un changement social plus large.
L’essence de la décroissance est un changement de perspective : posséder moins, vivre mieux.
Commencez par reconsidérer ce dont vous avez vraiment besoin dans votre vie, maintenant.
Sources
Cet article s’appuie sur la littérature académique suivante :
- “Degrowth – Taking Stock and Reviewing an Emerging Academic Paradigm,” Ecological Economics, Vol. 137 (Elsevier/ScienceDirect)
- Degrowth: A Vocabulary for a New Era (Routledge)
- Degrowth (The Economy: Key Ideas) (Agenda Publishing/Columbia University Press)
- Less Is More: How Degrowth Will Save the World (William Heinemann)
- Prosperity Without Growth: Economics for a Finite Planet (Routledge)
- Farewell to Growth (Polity Press)








